Jean-Claude Guédon a commis une analyse qui me semble essentielle dans la critique que l’on peut faire du contrat qui lie Google aux bibliothèques acceptant de faire numériser leur fond par ses soins : c’est celle de l’exclusivité. “Le principal reproche de Jean-Claude Guédon tient au fait que Google se réserverait par contrat la possibilité d’agréger ces données en les consolidant sur l’ensemble des fonds numérisés, alors que chaque bibliothèque serait limitée à l’usage des ses propres ouvrages, restreignant ainsi les possibilités offertes aux chercheurs”, explique Alain Pierrot. Dit autrement, le contrat empêche les bibliothèques partenaires de partager leurs textes numérisés avec d’autres bibliothèques.
Les bibliothèques pensent-elles que la numérisation de leur fond propre, de leur patrimoine, à un sens en soi ? Il en avait un quand de ce fond dépendait l’accès, quand il fallait se déplacer à telle ou telle bibliothèque pour consulter tel ou tel ouvrage. Mais en ligne, l’accès est modifié. Ce qui devient important, c’est non plus le fichier, l’exemplaire, comme dans le monde réel, mais bien ce qu’il va être possible d’en faire. En donnant des clauses d’usages limitatives des fonds qu’il numérise pour les bibliothèque, Google flatte les bibliothèques, leur permettant finalement d’avoir chacune leur bien numérisé. Mais il empêche tout développement ultérieur. Or, dans un monde numérique, la valeur de ce bien est différente. La collection de telle ou telle bibliothèque n’a plus d’importance en soi. C’est ce que je peux en faire qui devient capital, comment je peux le mixer avec d’autres, en faire autre chose que ce qu’il est. Faire un moteur de recherche sur tous les ouvrages du XVIe siècle. Faire un moteur de recherche sur tous les ouvrages de médecine numérisés, comme on peut faire une recherche sur toute l’oeuvre de Molière ou de Shakespeare. C’est le “potentiel computationnel” de ces données qui devient important, comme le dit Jean-Claude Guédon.
Comme ailleurs, les bibliothèques n’arrivent pas à penser leurs collections autrement que centrées sur elles-mêmes. Alors que dans un monde numérique, cette centralité n’a plus aucun intérêt, car ce sont d’autres portes d’entrées, d’autres modes d’accès qui deviennent primordiaux. En signant avec Google, les bibliothèques font la numérisation patrimoniale que leur donneurs d’ordres attendent d’elles. Elles donneront à voir leur fond. On pourra aller sur le site de telle ou telle bibliothèque et surfer sur ses contenus numérisés. Mais qu’elle sera l’intérêt ?
Assurément, je préférerais aller sur celui de Google Books pour surfer sur tous les livres numérisés des bibliothèques partenaires pour y faire des requêtes particulières ou des analyses de corpus géants. La numérisation patrimoniale n’a pas beaucoup d’intérêt en soit. C’est ce qu’on peut faire de cette numérisation qui est important. Les mettre dans un silo avec le nom de la bibliothèque en haut ou sa localisation n’est pas forcément le meilleur moyen d’exploiter ces contenus. C’est les possibilités de recompositions qui deviennent primordiales. C’est la capacité d’accéder par la requête, comme aujourd’hui on utilise un moteur de recherche pour accéder à la plupart des contenus qui nous intéressent, non pas en cherchant un contenu spécifique mais en regardant ce que nous ramène les croisements qui nous intéressent…
Via Alain Pierrot et Jean-Michel Salaün.