10
2006
Le CNL et les revues
Marin Dacos, de Revues.org, a lu le rapport de Sophie Berluet sur les revues françaises aujourd’hui, dont je vous ai déjà parlé, et donne son opinion :
“Rappelons qu’il ne s’agit, ici, que de recommandations, qui pourront ne pas être adoptées ou qui pourront être amendées. Mais, en l’état, elles sont révélatrices d’une démarche du CNL qui reste centrée sur l’édition papier, et confère au numérique le rôle d’éclaireur-défricheur, pas beaucoup plus. C’est une avancée réelle, mais la force de séduction du support papier, dont les qualités ne peuvent être contestée, exerce toujours une forte emprise sur les raisonnements et les systèmes de valeur. Lors d’une réunion de présentation de ce rapport, d’autres acteurs de premier plan ont également manifesté leur attachement presque exclusif au support papier. Certes, le temps n’est plus à l’anathème contre la lie électronique. Les temps des dénonciations du numérique comme “fossoyeur des revues” semble également derrière nous. Pour autant, dans bien des esprits, le numérique reste un appendice de la grande édition, celle de Gutenberg. Sans doute les mêmes défendront-ils l’édition électronique traditionnelle dans vingt-cinq ans. Nous verrons. Il reste qu’une telle politique rend difficile l’exploration des pistes nouvelles que permet l’édition électronique.
[...] Il semble de plus en plus urgent que la problématique du libre accès aux données scientifiques soit intégrée aux réflexions qui guident les politiques publiques. En décidant de s’appuyer exclusivement sur la diffusion payante, le CNL donne priorité à des raisonnements qui viennent du papier. Quand des cartons de numéros s’accumulent dans les stocks des éditeurs, quand la mise au pilon semble l’inéluctable issue des plus anciens numéros, quand la diffusion gratuite fausse totalement les chiffres de diffusion générale et ne permet pas de révéler le
moindre désir (pour reprendre le mot de Sophie Barluet) et encore moins le moindre usage, on peut s’interroger sur ce complexe du Cyclope. Comment expliquer l’absence de prise en compte de l’hypothèse de la Longue traîne, si fréquemment citée par les professionnels réfléchissant au marché du numérique ? Comment expliquer la mise à l’écart de la problématique des usages et des mesures des pratiques de lecture ? Ne lit-on vraiment que dans les bibliothèques universitaires et les appartements des derniers particuliers abonnés aux revues, au coin du feu ? Les lectures numériques ne peuvent-elles pas être mesurées et comparées aux lectures analogiques ? Ne peut-on, ne doit-on pas, un jour, confronter les deux univers, les combiner, étudier leurs complémentarités, mesurer
l’efficacité réelle de chaque diffusion ? Ne peut-on, ne doit-on pas, très vite, réfléchir aux passerelles entre électronique et papier ? Il faut applaudir le courage du rapport qui défend l’idée d’un soutien aux créations numériques. Mais s’inquiéter de la conception péjorative qu’elle revèle, définissant une hiérarchie entre ce qui semble relever du bac à sable ou du bouillon de culture, d’une part, et ce qui est érigé sur l’autel du papier, d’autre part. Il faut sortir de l’opposition des supports (papier/électronique) et des modes de diffusion (vente/libre accès) pour parvenir à défendre la seule chose qui nous tient à coeur, l’édition. C’est-à-dire l’émergence, la formalisation, la sélection puis la diffusion de la pensée. Car seuls les écrits restent.”
