"Apr�s l’ordre du livre"

Date septembre 26, 2005

J’avais d�j� eu l’occasion de remarquer la qualit� du discernement de Patrick Bazin, directeur de la Biblioth�que municipale de Lyon - � quand un blog Patrick ?

Dans le dernier num�ro de Medium aux �ditions Babylone, dirig�e par R�gis Debray, il nous livre un excellent article sur le bouleversement de l’ordre du livre par le num�rique. Je ne r�siste pas au plaisir de vous faire partager des morceaux de ce qu’il faut bien appeler une r�ponse au livre de Jean-No�l Jeanney :

Autrement dit, ce que l’ordre du livre s�parait - l’oeuvre stable, valid�e et publique, d’un c�t ; la sph�re priv�e, mobile et cr�ative, de l’autre -, l’ordre num�rique tend � le confondre, avec toutes les implications cognitives, juridiques et �conomiques que l’on sait. Quid, en effet, des crit�res de validation de l’information dans un contexte o�, � la diff�rence de l’ordre du livre, les m�tadonn�es permettant de rep�rer le document sont l’expression m�me du document et non des �l�ments d’identification impos�s, pour une part, de l’ext�rieur ? Quid aussi, de la notion d’oeuvre elle-m�me et de son corollaire, celle de propri�t�, qui � son tour fonde toute une �conomie ?

[…]

Il est �videmment indispensable de num�riser un maximum de livres pour les sauvegarder et en faciliter l’acc�s � des fins de recherche, mais la force vive de la r�volution num�rique n’est pas de nature mim�tique. Elle ne vise pas � reproduire dans l’espace virtuel ce que l’ordre du livre a si bien r�ussi avec l’encre, le papier et moyens de transport classiques. L’�chec de l’e-book est, d’ailleurs, une preuve parmi d’autres des impasses � �viter, comme nous avons pu le d�montrer � Lyon en 2003, lors d’une exp�rimentation de plusieurs mois : le livre �lectronique ne convainc, en fait, que les lecteurs professionnels cherchant � explorer, plus par jeu que par n�cessit�, les potentialit�s de la lecture intensive telles que la recherche d’occurrences ou l’annotation ; il ne fait que reproduire le “contrat de lecture” traditionnel, mais sans la dimension ergonomique, sensuelle et affective du vrai livre, ni l’ouverture � la dynamaique des r�seaux du savoir.

[…]

L’�criture acquiert une performativit�, c’est-�-dire une capacit� d’action et de r�action vis-�-vis des textes des autres acteurs du syst�me, au point que ceux-ci deviennent de quasi-interlocuteurs. La communication par textes interpos�s devient de moins en moins diff�r�e et se rapproche d’une quasi-oralit�, ou plut�t d’un mixte d’oralit� et de textualit� qui, d�cid�ment, nous �loigne radicalement de l’ordre du livre, tout en poursuivant finalement le m�me but.

[…]

La s�paration nette qui pr�valait jusqu’� pr�sent entre, d’une part, le patrimoine culturel fait de l’accumulation de traces plus ou moins nombreuses mais tangibles, comme dans les biblioth�ques, et, d’autre part, leur exploitation au pr�sent tend � se dissoudre. Ainsi, dans l’espace-temps de l’hypertexte, diachronie et synchronie s’interp�n�trent, exigeant des biblioth�caires que nous sommes que nous n’envisagions plus la question du patrimoine �crit exclusivement en termes d’accumulation et de conservation des traces. Que penser, par exemple, des divers projets de conservation du Web � partir d’instantan�s r�alis�s de fa�on al�atoire ou de la m�morisation compl�te de sites suppos�s significatifs ? Certes, ils permettront dans l’avenir d’avoir une vague id�e de ce qui se produisait aujourd’hui, mais ils passeront � c�t� de ce qui fait l’essence de la culture Internet, c’est-�-dire le changement et l’interaction permanents. Autrement dit, ils �choueront en grande partie dans leur projet de sauvegarde de la m�moire parce que la question de la m�moire a chang� de nature et qu’ils envisagent une r�alit� culturelle totalement nouvelle avec les lunettes du pass�.

[…]

Il ne suffit pas, cependant, de num�riser notre patrimoine culturel, en ayant ainsi l’impression de continuer � le ma�triser, ou d’installer des acc�s Internet un peu partout. Le vrai d�fi ne r�side plus seulement, voire principalement, dans la ma�trise des ressources, mais aussi et surtout dans celle des processus dynamiques de m�diation et de partage. Nous devons le relever si nous voulons que les biblioth�ques continuent � jouer un r�le significatif dans l’am�nagement d’un espace public de la connaissance.

Voil� quelqu’un qui sera certainement au comit� d’expert de la future Biblioth�que num�rique europ�enne. Enfin, on le lui souhaite. :)

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